Engagé volontaire à bord de l’Ar Zénith

Le départ d’Ar Zénith le 19 juin 1940

En 1940, j’avais 19 ans. J’habitais Audierne, port situé tout au bout du Finistère et base de ravitaillement de l’Ile de Sein.
J’étais l’ainé de quatre garçons. Nous venions deux ans auparavant de perdre notre père, ancien de la guerre 14-18.
Voulant faire une carrière militaire, je me préparais à la fois au concours d’entrée à l’École Navale et à l’École de l’Air. J’étais donc tout naturellement un bon patriote tout à fait prêt à me battre pour défendre mon Pays.
A cette époque, les Français, et particulièrement les jeunes, étaient fiers de la France, fiers de son aura, de sa puissance tant économique  que militaire. N’étions-nous pas l’armée réputée  la plus puissante du monde, une marine moderne la troisième du monde et un immense empire colonial.
Et n’avions-nous pas comme alliée l’Angleterre avec la première marine du monde et son empire colonial bien plus immense que le nôtre.
Cette guerre que les Allemands avaient voulue, nous allions la gagner !
Mais hélas, début juin la situation brusquement s’aggrava, l’offensive déclenchée par les Allemands prenant des proportions alarmantes.
A la mi-juin, c’est la catastrophe : l’avancée Allemande devient foudroyante. La Bretagne est menacée d’être coupée. Le concours de Navale brusquement interrompu. L’émotion et l’inquiétude sont énormes.
Durant mon retour vers Audierne, je fais le point. La situation est grave mais l’Angleterre et la France disposent encore de moyens considérables. Le combat va certainement continuer et je dois tout faire pour y prendre part et m’engager. Pour cela il faut essayer de gagner  par la mer, soit le Sud de la France, soit l’Angleterre, qui est décidée à résister coûte que coûte. Ma décision de partir est donc prise.
Arrivé à Audierne le 16 juin au soir, j’informe ma mère qui m’approuve sans hésiter. Mon frère de 17 ans veut m’accompagner. J’hésite : il est si jeune. Mais ma mère approuve sa demande : quel courage !
Dès le lendemain matin nous nous mettons à la recherche d’un bateau et prévenons nos camarades étudiants.
La confiance est forte alors que nous apprenons la nomination à la tête du gouvernement, du Maréchal Pétain, le héros de Verdun, en remplacement de tous ces politiques incapables. Avec un tel chef, tout va changer !
Hélas à midi, c’est d’abord avec surprise, puis avec colère, que nous l’entendons annoncer d’une voix chevrotante sa décision de demander, prétendument dans l’honneur, un armistice équivalent en fait à une capitulation, à ce monstre nazi qui avait pourtant juré d’anéantir la France.
Persuadé du désaccord de nos grands chefs militaires, je maintiens néanmoins ma décision de partir. Et jusqu’au soir, nous continuons sur Audierne notre recherche, questionnant de nombreux patrons pêcheurs de nos connaissances… en vain.
Le 18 juin, nous nous rendons dans le port voisin de Douarnenez. Là aussi aucun départ en vue, pas plus qu’à Guilvinec ou Saint-Guénolé. Nous regagnons Audierne le soir forts inquiets, mais notre mère nous réconforte : elle a entendu à la radio, mais très mal, un général Français dont elle n’avait pas compris le nom, appelant à venir se joindre à l’Angleterre pour continuer le combat.
C’est une bonne nouvelle et elle est déterminante. C’est vers l’Angleterre qu’il faut maintenant se diriger, nulle part ailleurs, et espérer trouver un bateau.
Le 19 juin, le temps presse. Fébrilement nous continuons notre recherche. Les avant-gardes Allemands atteignent Brest et Quimper ! La situation devient angoissante. Quand vers 11h nous apprenons que le patron de l’Ar Zenith, le courrier de l’Ile de Sein, a décidé d’appareiller pour regagner l’île, ma décision est immédiate : il faut embarquer, arrivés à Sein, nous trouverons une solution.
J’interroge aussitôt le patron Jean-Marie MENOU que je connais : « Nous serons une dizaine… » « D’accord, mais nous appareillons dans 1h30 ».  Cela ne nous laisse que très peu de temps pour contacter nos huit camarades, prendre quelques affaires, avaler quelque nourriture et faire des adieux angoissants. A l’heure dite, mon frère et moi arrivons à bord d’Ar Zénith. Nos compagnons sont tous là, aucune défaillance, cela fait chaud au cœur.
Parmi nous, deux fils uniques, dont l’un n’a que sa mère… je pense à ces parents et à notre pauvre mère qui voit partir ses deux aînés. Oui il y eu aussi beaucoup de parents héroïques !
L’Ar Zenith est bien chargé, de nombreux îliens, quelques militaires disparates, semblant perdus et dont nous ne connaissions pas le parcours, et quelques jeunes des environs d’Audierne, que je connais pour la plupart et qui avaient trouvé la possibilité de partir.
Sur le quai, beaucoup  de monde entourant nos parents et amis venus nous dire un dernier adieu. Beaucoup d’émotion. Notre pauvre mère est là, soutenue par son père, notre grand-père, terriblement pâle : il doit sentir qu’il ne reverra plus ses petits-fils. Il mourra effectivement dix jours après victime de son émotion. Je ne l’apprendrais qu’un an et demi plus tard, par la première lettre reçue de ma mère. En regardant tous ces gens, je me suis fait pour la première fois la réflexion que, d’Audierne, nous ne sommes là que quelques jeunes volontaires décidés à partir et à prendre cet énorme risque, alors qu’il y a là de nombreux adultes, de solides marins… qu’attendent-ils pour se joindre à nous ?
Ils n’osent pas !!!
L’heure est arrivée. Menou s’apprête à faire larguer les amarres, quand arrive à fond de train un camion militaire lourdement chargé et transportant une section de 7 ou 8 chasseurs alpins avec à sa tête, un grand lieutenant plein d’allant et d’autorité (qui curieusement plus tard, allait marquer profondément plusieurs d’entre nous par ses remarquables qualités d’homme et de chef).
En tout cas, là, sans formalité, il annonce à Menou qu’il embarque, lui, ses hommes et ses armes. Menou répond « Bon, mais faites vite ».  Nous aidons au transport des lourdes mitrailleuses, des fusils mitrailleurs et d’armes diverses.
Quand sur ces entrefaites, arrivent précipitamment un gendarme qui ordonne à tous les civils (c’est-à-dire nous) de débarquer « Ordre de la Préfecture ». Incroyable ! Les Allemands doivent déjà y être ! Nous refusons catégoriquement. Le ton monte jusqu’à ce que le lieutenant intervienne et sans appel, enjoignant à ce gendarme de laisser ces jeunes tranquilles : « Ils vont partir avec nous, ou sinon, c’est vous qu’on embarque ! ». Puis très autoritaire, il lui donne l’ordre formel de faire détruire le camion et son chargement qui ne doivent en aucun cas tomber entre les mains de l’ennemi. Et il révèle son identité. Le gendarme prend les clefs du camion, salue et part tout penaud. Le lieutenant Dupont, c’est son nom, vient d’entrer dans  notre estime.
Sur ce, le patron Menou ordonne l’appareillage. Il est environ 13 heures. Ultimes gestes d’adieu. L’Ar Zénith descend le long chenal d’Audierne et, curieusement, il stoppe et mouille devant le phare. Menou attend certains îliens retardataires. Nous mettons à l’eau l’annexe qui ira les prendre.

Ensuite un moment de calme. Je réunis tous les jeunes sur l’avant. On se compte. Nous sommes 21. Dès cet instant nous allons former un groupe très soudé.
Quant au lieutenant Dupont, il fait mettre en batterie deux lourdes mitrailleuses sur trépied, ainsi que plusieurs fusils mitrailleurs. Cela impressionne fort agréablement.

Dès le retour de l’annexe, vers 14h30, nous appareillons et longeons cette côte du Cap Sizun que je connais si bien.
Ayant appris que Menou avait donné au lieutenant Dupont son accord pour les mener jusqu’à Ouessant, je demande et j’obtins la possibilité d’être de la partie. Contentement de mes camarades.
Arrivée à Sein vers 17h. Les îliens sont là, nombreux et ne réalisent pas la gravité de la situation. Menou fixe le départ pour Ouessant à 20 heures.
Mon frère et moi rendons visite à des amis de nos parents, M. et Mme Salaün.
Durant notre attente, les Allemands se manifestent par deux fois : un cargo descendant le Raz est bombardé sous nos yeux, apparemment sans dégâts, et peu après, un avion d’observation passe et repasse à basse altitude. Les avions semblent être là comme chez eux, c’est dérangeant.

Avant 20h, nous nous présentons pour embarquer à nouveau sur Ar Zénith. Le Maire est là en personne pour nous refuser l’accès. Il a des ordres : « Les militaires seuls sont autorisés à poursuivre jusqu’à Ouessant. Nous essayons de faire du forcing, mais rien à faire, car Menou veut respecter les ordres reçus, et le lieutenant Dupont ne nous aide pas. Rageurs, nous assistons au départ d’Art Zénith. Mais pas question de baisser les bras. Apparemment il y a des départs d’Ouessant, il nous faut donc coûte que coûte, trouver un bateau pour s’y rendre. Comment faire ? Ici, il faut bien comprendre que l’île de Sein fonctionne d’une façon très particulière : il y a deux autorités, l’autorité civile, le Maire, et l’autorité religieuse, le Recteur. Et bien souvent c’est l’autorité religieuse qui prime. Habitué de l’île, je le savais et notre ami M. Salaün, bien sûr, encore mieux. Nous nous rendons donc au presbytère. J’explique au Recteur qui ne le réalisait pas bien, toute la gravité de la situation, et notre volonté d’aller en Angleterre pour rejoindre les troupes Françaises qui s’y trouvent et nous engager. Il réfléchit puis dit à M. Salaün d’aller chercher Jean-Marie, le patron de la Velléda. La Velléda est une puissante vedette qui assure le ravitaillement et la relève des grands phares de haute mer (Armen, La Vieille, Tévennec, Kéréon). Jean-Marie Porsmoguer, solide marin, arrive peu après, respectueux. Le Recteur déclare :
« Jean-Marie, tu sais qu’il y a là une équipe de jeunes, arrivés avec Ar Zénith ? »
« Oui, je sais. »
« La situation est grave. Ces jeunes veulent faire leur devoir. Ils veulent gagner l’Angleterre pour s’engager. On doit les aider. Il faut que tu les mènes jusqu’à Ouessant. »
« Mais Monsieur le Recteur, vous savez bien que je n’ai pas le droit. »
« Jean –Marie, il n’est pas question pour toi de droit, mais de devoir. Tu dois les transporter cette nuit jusqu’à Ouessant. Je te le demande. »
Courte hésitation.
« Bon. Ils n’ont qu’à se trouver à la tombée de la nuit, à 22 heures, à la cale du canot de sauvetage. »
C’était gagné. Merci Monsieur le Recteur !

Et bien sûr, comme indiqué, tous les 21, nous sommes là sur la cale, à 22 heures, pour voir arriver la Velléda. Heureux, nous embarquons enfin.

Le trajet jusqu’à Ouessant est sans histoire. Mer calme, mais le ciel vers l’Est devient de plus en plus rouge. Il y a des incendies sur Brest. Est-ce un bombardement ? En fait c’est la Marine qui détruit ses réserves de carburant.
Nous abordons Ouessant par l’Ouest et entrons dans la vaste baie de Lampaul qui est pleine de bateaux de toutes sortes, peu ou pas éclairés, une vraie pagaille. Et il va falloir en trouver un qui accepte de nous prendre tous les 21 et qui aille vers l’Angleterre !
Jean-Marie essaye le plus gros qui se présente, un contre-torpilleur, le Mistral, en me disant « Là-dessus, 21 de plus, ça ne se verra pas. » Il tente l’accostage par la coupée arrière. Mais nous voyons se dresser brusquement un énergumène mal embouché qui devait dormir à plat pont et qui, en nous traitant de tout, nous intime l’ordre de nous écarter. Je remarque alors, tenez-vous bien, que c’est un général ! Un général dormant à plat-pont !
Pénétrant plus avant dans la baie, Jean-Marie porte son choix sur un petit patrouilleur, et nous tentons d’accoster. Un veilleur appelle. Un lieutenant de vaisseau se présente. C’est le commandant, qui poliment nous dit qu’il ne peut pas nous prendre parce que, « 1 » il n’a pas le droit, et « 2 » il n’a pas d’ordre d’appareillage. Il est armé par la Marine Nationale mais à des civils à bord : « Essayez ».
3ème tentative : cette fois il ne faut pas se manquer. D’abord s’assurer que ce bateau va bien en Angleterre et ensuite qu’on puisse y accéder tous les 21. Ce n’est pas évident ! Je tire les plans avec Jean-Marie : Toute l’équipe se prépare à sauter à bord.
Nous approchons lentement, tous feux éteints.
Le bateau est calme, peu éclairé, c’est un gros chalutier de 70m.
Nous choisissons de l’accoster par son arrière non éclairé.
Je me place à l’avant de la Velléda afin de pouvoir mieux interroger.
Arrivé tout près, je découvre le nom de « Monique-Andrée ».
Trois hommes dormant sur le pont se réveillent surpris et interrogateurs.
Je questionne « Allez-vous vers le Sud ? »
« Non, vers l’Angleterre. »
« C’est sûr ? »
« Oui le commandant a prévenu : appareillage à l’aube pour Plymouth. »
Aussitôt je fais signe à Jean-Marie. Il accoste franchement et nous sautons tous sur la Monique-Andrée, comme à l’exercice, mais en déclenchant beaucoup de cris et de jurons.
La Velléda s’écarte et Jean-Marie, mission accomplie, nous fais signe et s’enfonce dans la nuit.
Le commandant alerté par tout ce bruit, arrive furieux, nous traite et nous menace de tout. C’est un  vieil Officier des Équipages d’au moins 40 ans et d’évidence autoritaire qui hurle « Vous n’avez pas le droit ! Vous allez voir ! »…. Finalement il est parti en maugréant et nous n’avons rien vu.

Nous étions heureux, c’était notre 3ème essai, réussi, en moins de 24 heures. Restait maintenant à se faire une place dans ce bateau déjà totalement envahi. Heureusement nous n’étions pas d’un port de pêche pour rien, en avons vite repéré le vaste toit de la cabine, encombré de cordages, mais inoccupé. En se faisant la courte échelle nous l’avons escaladé et nous nous sommes fait une place fort agréable.
Pendant ce temps, avec la Velléda, Jean-Marie tournait dans la baie de Lampaul à la recherche d’Ar Zénith qu’il finit enfin par trouver. Il l’accoste. Le bateau est rempli de militaires, 70 ou 80 hommes. Il questionne Menou qui lui dit : « J’ai pu faire le plein de gas-oil et je pars pour l’Angleterre. C’est notre devoir. Tu leur diras bien ça là-bas surtout. »
La Velléda rentre à Sein au matin. Et aussitôt des questions :
« Et Ar Zénith ? »
« Ar Zénith ne reviendra pas, il est parti pour l’Angleterre. »
«  Oh ! Et ces jeunes que tu as transportés ? »
« Ils sont aussi partis pour l’Angleterre. »
Ces réponses sont un choc. Les îliens commencent à comprendre la gravité réelle de la situation. Mais ils sont encore bien loin d’imaginer le départ historique qui n’interviendra que 5 ou 6 jours plus tard.

Je reviens à l’Ar Zénith et à la Monique-Andrée.
L’Ar Zénith était donc arrivée à Ouessant au milieu de la nuit avec le lieutenant Dupont, ses chasseurs alpins et quelques militaires. Bien évidemment, dans la pagaille qui régnait, Dupont ne trouve aucune autorité pour lui donner des ordres. Il décide donc de prendre ses responsabilités et il demande à Menou de les emmener en Angleterre. Il ajoute même qu’il pourrait le dédommager. Hésitation de Menou. Il doit consulter ses équipiers.
Menou est un patriote. Il a fait une guerre héroïque avec les fusillés marins à Dixmude. Il est personnellement d’accord et il obtient l’accord de ses trois équipiers. Il rend sa réponse au lieutenant Dupont : ils acceptent de les transporter et ne leur demande aucune rétribution. Mais ils doivent trouver du carburant, ce qui n’est pas facile. Ils en trouvent finalement à la Société de Sauvetage. Mais il y a là aussi un groupe de chasseurs à pied à la recherche d’un embarquement. A la demande du lieutenant Dupont, Menou accepte de les prendre. Ils sont maintenant à bord environ 75 militaires. Et ils appareillent peu après avoir vu la Velléda, mais sans vivres et sans eau. Heureusement le temps est au beau et ils sont en vue de Plymouth à la tombée de la nuit. Ils essayent de mouiller, sans succès car leur chaîne est trop courte. Ils se laissent donc dériver. Mais la faim et surtout le manque d’eau se font de plus en plus pénibles.
La Monique-Andrée appareille pour sa part tranquillement au lever du jour, le pont couvert de monde et avec ses 21 jeunes bien calés sur le toit de la cabine. Le temps est beau. Le commandant n’est pas rancunier car nous avons eu le droit, comme tout le monde à midi, à un petit casse-croûte et de l’eau. Seules distractions de la journée : nous nous faisons doubler le matin par un contre-torpilleur qui ressemble fort à celui de notre général et nous apercevons quelques avions militaires que nous ne savons pas encore identifier, et qui fort heureusement, ne se détournent pas avec de mauvaises intentions. Nous arrivons en fin d’après-midi devant la rade de Plymouth, terriblement encombrée. Nous devons attendre notre tour et cette attente va durer toute la nuit. Seule consolation, nous avons, parait-il, le numéro 2 pour rentrer le lendemain  matin et le temps est immuablement beau. Mais la nuit pour moi va être longue. Je regarde avec envie mes camarades et mon frère qui dorment. Je ne trouve pas le sommeil. Beaucoup de pensées m’assaillent. Je voulais à tout prix venir en Angleterre. Ais-je eu raison de les entraîner ? Ne vont-ils pas me le reprocher ? Et de même pour leurs parents ? Je revois la mère de Jean Lozachmeur qui est veuve et qui a vu partir son fils unique ; et aussi les parents de Louis Tessier dont il était le seul enfant ; et bien sûr ma pauvre mère, veuve elle aussi, et qui a vu partir ses deux aînés… avec du recul, ne vont-ils pas m’en vouloir ?
D’un autre côté, ces anglais que nous ne connaissons pas, comment vont-ils nous accueillir, nous dont le gouvernement fantoche les a trahis ? Et ce général inconnu, De Gaulle… existe-il vraiment ? N’a-t-il pas, comme d’autres, changé d’avis ? Et là-bas, comme le joindre ? Bref, une nuit qui s’annonce bien longue. Mais le grand calme sur mer par cette belle nuit de juin fini par m’apaiser et je m’endors au tôt matin.
Dès 7 heures, une vedette, vrai chien de berger, vient mettre les nombreux bateaux en ordre. Nous sommes bien en deuxième position. Nous avançons et passons… oh surprise, tout près d’Ar Zénith qui attend et que nous saluons bruyamment de notre perchoir. Le lieutenant Dupont, toujours aussi grand et flegmatique, nous fait un discret « bravo ». Il nous rappellera plus tard ce moment ou ces jeunes Audiernais l’avaient un peu bluffé !
Nous pénétrons dans la grande rade de Plymouth, toute encombrée de navires, et prenons le chenal où nous devons nous ranger au maximum pour laisser sortir un énorme porte-avion : l’Ark Royal, qui nous domine de sa masse. Curieusement les marins, du pont d’envol, nous lancent des signes amicaux. Peu après, le chenal longe une promenade verdoyante d’où les promeneurs nous applaudissent : quel réconfort !
Nous rentrons dans l’arsenal, imposant. A un moment nous passons le long d’un cuirassé français, le Paris. Ils sont nombreux à bord à nous regarder passer, mais sans rien manifester, ni même répondre au salut de notre commandant. Cela me surprend et me déçoit. Mais ensuite, dissimulés tout au long de l’arsenal, parmi de nombreux navires de guerre Britanniques, nous remarquons bons nombres de bâtiments dont plusieurs sous-marins arborant le pavillon Français. Cette présence est réconfortante.
Nous débarquons de la Monique-Andrée au fond de l’arsenal de Devonport, où nous devons, sur une bonne distance, longer de hautes grilles. Derrières ces grilles, des civils Anglais, de plus en plus nombreux, nous applaudissent, nous pauvres Français, arrivant là si piteusement. Certains nous jettent de petites barres de chocolat et de curieux paquets de 5 cigarettes. Nous sommes vraiment très émus. Nous n’oublierons jamais le charme de cet accueil alors que notre gouvernement, au mépris de ses engagements, venait de les trahir et de traiter avec l’ennemi commun. Bravo « Anglais de 1940 » que les mois à venir nous permettront de mieux connaître, et auxquels nous vouerons de plus en plus une estime et une amitié réciproque que les années ne pourront effacer.
A la sortie de l’Arsenal, nous entrons dans un vaste local où sept jeunes filles en uniforme de la Croix-Rouge nous offrent force biscuits, certains curieusement épicés, et un breuvage brûlant et sucré, la boisson nationale Britannique, le « Tea », que beaucoup d’entre nous avalent en grimaçant. Mais elles sont tellement gentilles, et nous les remercions chaleureusement.
Nous commençons à nous sentir heureux et soulagés de nous trouver là, en Angleterre, comme nous l’avons souhaité, et d’être accueillis par des gens si agréables, et sommes forts contents d’avoir réussi cette évasion de la France qui n’avait rien d’évidente.
Mais nous le savons, le plus dur reste à faire : savoir prouver, et savoir nous prouver, notre détermination et notre capacité à combattre en vrai Français que nous sommes.
Sans trop tarder, nous prenons place dans un train tout proche : il semble se diriger vers l’Est… Londres ?
Pour la première fois nous découvrons cette belle campagne anglaise très verdoyante avec à perte de vue, de vastes et beaux pâturages, de belles propriétés, mais aussi des châteaux, et par moments nous ralentissons pour traverser des villages aux maisons colorées et très soignées… l’Angleterre !
La nuit tombe bientôt, et fatigués nous nous endormons sur des banquettes bien plus confortables que les tôles de la Monique-Andrée.
Au matin nous sommes effectivement dans la banlieue de Londres. Des cars militaires nous attendent pour nous emmener dans une vaste propriété entourée de hauts murs et portant sur la grille d’entrée le nom de d’Annerley School, ancien pensionnat réquisitionné. Les bâtiments sont assez rébarbatifs et plus rébarbatifs encore le fait que nous étions sévèrement gardés par des militaires en armes. Mauvaise impression vite dissipée quand on nous explique poliment que nous nous trouvons dans un centre de contrôle de l’immigration par où doivent passer tous les civils étrangers pénétrant en Angleterre.
Nous découvrons des gens de différentes nationalités et dont bien sûr une majorité de Français. Chaque nationalité est logée séparément : confort minimum mais suffisant. Journées mornes car sans activités et surtout sans journaux ni radio. Seule distraction, tous les deux jours des interrogatoires individuels par des officiers de l’Intelligence Service. Ils parlent tous un excellent Français et sont corrects. Ces interrogatoires sont plutôt des conversations à bâtons rompus, qui fourmillent de questions apparemment banales. Mais tout est soigneusement noté et la moindre différence relevée, au passage suivant peut entraîner des vérifications poussées et moins courtoises.

Mais tous les 21, non sans quelques petits accrocs, nous avons passé favorablement ce contrôle et au bout de six jours nous avons été déclarés officiellement admis sur le sol Britannique et dotés d’une carte d’identité provisoire.
Restait maintenant à décider de notre affectation future. Plusieurs possibilités se sont offertes à nous.
Ceux désirant s’engager pour combattre ont le choix entre :
Un engagement dans les forces Britanniques avec le choix de l’arme et la garantie d’être traité à très stricte égalité avec les sujets Britanniques, et de plus, avec l’avantage de percevoir en tant qu’étranger, une prime substantielle.
Ou un engagement, celui-ci mal défini, dans une unité Française en formation, sous l’autorité d’un général « Di Gool », mais là sans garantie d’aucune sorte.
D’évidence, le premier choix était vivement recommandé.
Quant à ceux qui ne souhaitaient pas combattre, mais voulant œuvrer pour la bonne cause, ils avaient la possibilité de s’engager dans les « Services Civils Britanniques », là aussi en parfaite égalité avec les sujets Britanniques.
Enfin pour ceux regrettant éventuellement d’être venus, ils seraient redirigés sur des camps où sont regroupés tous les militaires Français refusant de combattre (hélas très nombreux) et attendant d’être évacués vers l’Afrique du Nord.
Nos choix devaient être formulés sous 48 heures.

Dès le lendemain tous les Français sont réunis pour rencontrer un jeune lieutenant Français. Il se présente comme envoyé du Général de Gaulle. Il nous parle brièvement de lui, de son appel et de sa farouche détermination à continuer le combat en plein accord avec les Britanniques.
Il demande quels seraient les volontaires souhaitant s’engager dans cette légion après avoir rencontré le Général de Gaulle. La majorité des Français présents, et en tout cas la totalité des 21 jeunes Audiernais d’Ar Zénith, s’inscrivent comme volontaires. C’est un premier pas de fait et nous en ressentons de la fierté.
Dès le lendemain, tous les volontaires sont dirigés vers un camp militaire « Delville Camp » près de la ville d’Aldershot dans le Devon. C’est un camp de regroupement où les arrivées se succèdent.
Quelques jours plus tard, début juillet, nous sommes emmenés à Londres. Le Général de Gaulle a en effet obtenu l’accord des autorités Britanniques pour pouvoir réunir tous les civils Français qui se sont déclarés volontaires pour combattre sous ses ordres afin de les identifier et de finaliser leurs engagements.
Un grand édifice en béton portant l’inscription « Olympia Hall » a été mis à sa disposition. C’est un grand stand d’exposition sur trois niveaux donnant sur un vaste hall central. Le confort est inexistant : chacun est doté d’une couverture et beaucoup couchent à même le sol. La nourriture est souvent froide et médiocre, mais le moral tient bon.
Une fois tous réunis, nous sommes à peine un millier… seulement un millier de volontaires pour toute la France ! Nous sommes en grande majorité des jeunes et les trois quarts sont Bretons.
Le troisième jour, le 6 juillet, arrive le Général de Gaulle tellement attendu. Il en impose beaucoup par sa stature, sa tenue de général, son air noble et décidé ; mais nous sommes frappés par sa pâleur. En effet quelle grande émotion et sûrement quelle déception cela dut être pour lui de constater ainsi combien peu de volontaires, et qui plus est en grande majorité si jeunes, avaient répondu à son appel lancé déjà depuis trois semaines !
C’est donc en s’appuyant sur ces jeunes qu’il allait devoir tenter son pari impossible de former en Angleterre dans les pires conditions imaginables, un mouvement patriotique doté d’une force armée conséquente qui s’appelleraient « La France Libre » : quel énorme défi !
Après être passé parmi nous et avoir demandé à chacun de se présenter en précisant son âge et son lieu d’origine, le Général de Gaulle se plaça au milieu du hall central, bien en vue de tous, pour une déclaration relativement brève et énergique. Il nous rappela les principaux termes de son appel, nous dit toute sa confiance admirative en notre allié Britannique ainsi que sa certitude de voir un jour la Russie et les États-Unis se joindre à eux et dès lors, sa profonde conviction de la victoire finale. Et il termine par ces paroles :
« C’est pourquoi votre mission à vous est donc d’être présents dès maintenant, partout où l’on se bat, pour que l’on puisse dire au jour de la victoire que la France n’a jamais cessé la combat. Cela est essentiel. »

Nous avons écouté, médusés et conquis, et tous les 21, sans hésitation et avec un sentiment de contentement et de fierté, nous avons signé notre engagement à nous battre sous les ordres et derrière le drapeau Français.
Parallèlement le patron d’Ar Zénith, Jean-Marie Menou, après avoir accepté de mettre son bateau à la disposition de la British Navy pour la durée de la guerre, s’engagea dans la France Libre ainsi que les trois hommes d’équipage.
Et enfin, le lieutenant Dupont et ses chasseurs, contrairement à tous les milliers de militaires Français se trouvant déjà en Angleterre qui refusaient lâchement de continuer le combat, s’engagèrent aussi derrière le Général de Gaulle.

Ainsi nous allions tous, et sans exception, entamer aussitôt comme on nous l’avait demandé, une guerre exemplaire qui allait durer cinq longues années, loin des nôtres et souvent sans nouvelles.
Six d’entre nous allaient le payer de leur vie, plusieurs autres seront blessés, mais tous les survivants auront à cœur la grande satisfaction et la fierté d’avoir pleinement fait leur devoir.

La guerre d’Ar Zénith et ses volontaires

Oui, ce fût vraiment, j’ose le dire, une véritable épopée que ce périple incroyable de tous ces jeunes volontaires qui, ce 19 juin 1940, décidèrent d’embarquer sur Ar Zénith pour essayer de traverser la Manche, qui parvinrent à gagner l’Angleterre, s’y entraînèrent au combat et de là, partirent pour mener de par le monde, un combat immense qui devait durer cinq ans. certains sur mer dans ces cruelles batailles de l’Atlantique, de l’Arctique ou de la Manche, et d’autres, les plus nombreux qui accomplirent l’un des périples les plus glorieux de notre Histoire, périple qui les vit traverser les mers pour aller libérer par les armes nos colonies d’Afrique Équatoriale, le Cameroun, le Congo, le Gabon, puis le Tchad.
De là, certains d’entre eux, sous les ordres d’un jeune colonel nouvellement promu, au nom encore inconnu de Leclerc, allaient avec des véhicules et des armements de fortune, livrer pendant deux ans, à travers les immenses déserts torrides Africains, une campagne titanesque de libération de tout le Sud Libyen et de toute la cyrénaïque avant de rejoindre en Tripolitaine la Huitième Armée pour participer avec elle en Tunisie à l’écrasement total de l’Africa Corps de Rommel, et pour ensuite devenir partie intégrante de la 2ème DB, dans les rangs de laquelle, continuant leur combat, ils allaient débarquer et se battre en Normandie, libérer Paris, puis comme promis, libérer Strasbourg pour finir enfin par s’emparer de Berchtesgaden, le repère du monstre Nazi…
Telle fût la guerre exemplaire de ces jeunes gars de Leclerc de 1940.

Quant aux jeunes volontaires d’Ar Zénith, les plus nombreux, ils allaient contribuer à la formation de la future glorieuse 1ère Division Française Libre, la 1ère DFL, dont voici l’incroyable parcours.
Ils partirent eux aussi de l’A.E.F. et de là, gagnèrent l’autre côté de l’Afrique pour prendre part le long de la Mer Rouge à la campagne victorieuse de l’Érythrée avant de monter 4000 km au Nord défendre avec succès la Syrie menacée puis revenir ensuite prendre part à la longue campagne de Libye, marquant là de leur sang les victoires de Bir Hakeim, El Alamain, Tripoli, puis de Tunisie, avant de continuer de le faire glorieusement dans la meurtrière campagne d’Italie. Ensuite ce fût le débarquement réussi en Provence, la coûteuse libération de Toulon, la remontée victorieuse de la vallée du Rhône se concluant par la libération de Lyon.
S’ensuivirent les combats libératoires de plus en plus sanglants du Jura, puis des Vosges, la terrible campagne hivernale, meurtrière et glacée d’Alsace, et enfin en mai 1945, les derniers combats toujours acharnés et encore victorieux des « Alpes de l’Authion » qui leur ouvrait l’accès à l’Italie du Nord, encore à libérer.
Périple admirable que celui de cette 1ère DFL que le Général de Gaulle salua par un vibrant hommage.
Écoutez-le :
« Ce qu’a su faire pour la France la 1ère Division Française Libre, ce qu’elle a su faire par le cœur, le corps, les armes de ceux qui en étaient,
Ce qu’elle a su faire avec ses chefs Koenig, Brosset, Garbay, ses officiers, ses soldats,
C’est l’un des plus beaux morceaux de notre grande Histoire : c’est un rocher que les vagues du temps ne pourront détruire jamais,
C’est pour toujours un défi lancé à ceux qui doutent de la France. »

Oui, ce fut incontestablement une véritable épopée que cette guerre à laquelle participèrent pleinement tous les volontaires d’Ar Zénith. Je dis bien tous les volontaires, car chose remarquable, ceux qui partirent sur ce fier navire le 19 juin 1940, tous sans exception, s’engagèrent dans la France Libre pour un combat qui s’annonçait terrible, et qui plus est, loin des leurs et pratiquement sans nouvelles.
Tous c’est-à-dire :
Les 21 jeunes âgés de 16 à 22 ans,
Le lieutenant Dupont et sa dizaine de Chasseurs Alpins
L’équipage du bateau au complet, depuis son patron de 54 ans, jusqu’au plus jeune de 16 ans.
Six sont morts pour la France, une dizaine ont été blessés, mais tous les survivants ont eu au cœur la satisfaction et la fierté d’avoir fait pleinement leur devoir.